Professeur d’EPS en collège REP+ à Mayotte, Lucas enseigne sur l’île depuis plusieurs années.
Il y a découvert un contexte scolaire particulier, marqué par des classes nombreuses, des élèves très demandeurs, des infrastructures parfois limitées et un environnement naturel qui ouvre de nombreuses possibilités pédagogiques. Il nous raconte son quotidien et partage ce qu’enseigner l’EPS à Mayotte lui a appris.
De l’Hexagone à Mayotte : la découverte d’un autre contexte d’enseignement
Mayotte n’était pas forcément une destination professionnelle évidente pour Lucas. Pendant sa formation de professeur d’EPS, il exerce en tant que stagiaire à Metz et Nancy auprès de différentes classes. Il travaille aussi en tant qu’animateur sportif. À 21 ans, il échoue une première fois au concours. « A ce moment-là, j’avais envie de voyager, j’étais curieux. En cherchant ce que je pourrais faire, j’ai découvert qu’un poste d’enseignant contractuel en EPS était proposé à Mayotte, pour un an. C’était l’occasion de me lancer. » Lucas postule, et sa candidature est retenue. Cette première expérience marque le début de son parcours professionnel.
Sur l’archipel, il découvre un contexte très différent de ce qu’il connaissait. « J’avais forcément des a priori sur Mayotte. On pense souvent que cela peut être dangereux. Et… c’est vrai, parfois, ça l’est. Mais au-delà des moments difficiles, il y a des aspects vraiment formidables. Tout ça, ça m’a donné de quoi évoluer. »
Aujourd’hui, Lucas est professeur titulaire et enseigne, toujours à Mayotte, dans un collège REP+.
À Mayotte, des élèves respectueux et engagés, motivés pour apprendre
Pour Lucas, l’une des spécificités de l’enseignement à Mayotte concerne la relation que les élèves entretiennent avec l’école et leurs enseignants en général, et avec l’EPS en particulier. « À Mayotte, les élèves sont très respectueux des enseignants. Le statut de professeur, c’est quelque chose d’important pour eux, » dit-il.
Les jeunes sont également très motivés. « Ils sont contents d’apprendre. Ils sont très demandeurs : demandeurs de conseils, de savoir, d’accompagnement. Ils sont vraiment intéressés par les apprentissages. Ici, on n’a pas de problème pour motiver les élèves et les engager. On n’a pas à gérer les élèves qui disent être malades juste pour éviter un cours d’EPS. La question ici, c’est plutôt de savoir comment gérer la motivation, face à laquelle on peut parfois se sentir débordé ! »
Face à des effectifs très nombreux, l’autonomie des élèves est essentielle
Le collège dans lequel travaille Lucas compte environ 900 élèves. Dans ce contexte, l’organisation des séances et la capacité des élèves à fonctionner en autonomie deviennent primordiales. Lucas explique avoir progressivement développé un fonctionnement s’appuyant sur des règles et des organisations très structurées.
« Il faut prendre le temps, en début d’année, de bien poser le cadre. Quand il est bien compris, on peut laisser davantage d’autonomie. Il faut aussi accepter de ne pas lancer 10 000 apprentissages. On en fait seulement deux ou trois, mais on les fait bien. Ça évite de se disperser. »
Des élèves responsabilisés, qui prennent des initiatives
C’est cette organisation bien cadrée qui permet ensuite de responsabiliser davantage les élèves. « Des élèves de troisième ou de section sportive viennent m’aider spontanément quand ils ont un moment de libre. Ils me disent : ‘‘Monsieur, je n’ai rien à faire, je peux venir aider ?’’ » Certains deviennent même de véritables relais auprès de leurs camarades. Une forme d’entraide qui constitue, pour Lucas, une ressource précieuse dans la gestion quotidienne des séances.
Faire de la plage un équipement sportif
À Mayotte, le territoire lui-même devient un espace pédagogique. « On n’a pas toujours les infrastructures qu’on voudrait (c’est vrai aussi dans l’hexagone !). Mais ici, on a la plage, qui représente un espace d’apprentissage sportif extraordinaire. On peut y faire du demi-fond, du football, de la danse… Le lagon permet également des activités nautiques comme le kayak ou le palme-masque-tuba. Et dès qu’on va à la plage, les élèves sont encore plus motivés ! »
Ces séances, particulièrement appréciées des élèves, demandent cependant une préparation et une logistique importantes de la part des enseignants. « Quand on fait du kayak par exemple, il faut beaucoup de matériel : les kayaks bien sûr, les gilets, suffisamment de professeurs, avec quelqu’un pour gérer les élèves qui restent sur la plage. Et il y a bien sûr toutes les directives de sécurité à respecter, comme pour toute activité en pleine nature. »
Enseigner l’EPS à Mayotte, c’est aussi composer avec le climat et le contexte
Le contexte de l’ile peut parfois devenir une barrière pour certaines activités. La course d’orientation, par exemple, est difficile à organiser en raison notamment des contraintes liées à la sécurité.
Le climat impose également d’adapter la programmation. Pendant la saison des pluies, les possibilités de pratique en extérieur sont réduites. L’enseignant doit donc jongler entre les infrastructures disponibles, les conditions météorologiques et les effectifs. « Si un établissement n’a pas d’espace intérieur pour pratiquer, ça peut devenir compliqué », dit Lucas. À Mayotte, il a connu trois établissements, dont un lycée. Les équipements peuvent varier considérablement d’un site à l’autre. Dans son établissement actuel, il dispose notamment d’une salle de step, d’un dojo, d’un mur d’escalade et d’un plateau sportif.
Le passage du cyclone Chido en 2024 a endommagé de nombreux établissements scolaires. « Avec Chido, on a dû repartir de zéro dans beaucoup d’endroits de l’ile. Le développement d’établissements et d’équipements sportifs modernes constitue naturellement un enjeu important ici, pour les années à venir. »
Le sport, un facteur de lien social
Au-delà des cours d’EPS eux-mêmes, Lucas observe la place importante que le sport tient dans la vie sociale des villages. « Le club de basket local est parfois la seule association pour les jeunes. Le sport devient vite un repère, un facteur de lien social. » La pratique sportive dépasse la seule question de l’activité physique : elle constitue aussi un espace de rencontre, d’appartenance et de participation à la vie locale.
Dans ce contexte, Lucas constate là aussi un engagement fort de la part des jeunes.
« La demande en termes d’activités est très forte, mais du coup, l’offre a parfois du mal à suivre, » souligne-t-il. Les clubs de football, de handball et de basket disposent déjà d’une présence importante. D’autres disciplines, par exemple l’athlétisme ou le hip-hop, sont beaucoup moins développées. Le développement de ces pratiques se heurte notamment à des contraintes de moyens et à des démarches administratives parfois compliquées.
L’exemple du futsal féminin : donner une place aux jeunes filles
À son arrivée dans un collège de Chiconi, Lucas a pris en charge le Futsal féminin, une discipline pour laquelle l’établissement avait besoin d’un enseignant. L’équipe comptait alors une dizaine de licenciées. Quelques années plus tard, elles sont passées à environ 40.
Le projet a rapidement dépassé le seul cadre de l’équipe féminine : des garçons sont venus coacher et encourager les joueuses, et réaliser des reportages dans le cadre du pôle « média » du collège. « De là, la dynamique a vraiment commencé à prendre, » raconte Lucas, qui explique que les filles ont progressé sportivement, jusqu’à participer au championnat de France en 2024. Il a pu développer une section sportive en bonne et due forme.
Au-delà des résultats, cette activité de futsal féminin contribue donc à donner un certain statut aux jeunes sportives, une place dans la vie locale. « Elles représentent leur village. Elles sont très encouragées, y compris par les garçons ! »
Une pratique physique quotidienne qui nourrit les cours d’EPS
Lucas observe une différence avec l’hexagone dans les habitudes physiques des jeunes. « Ici, les élèves bougent beaucoup au quotidien » dit-il. Ceci explique peut-être que lors des tests de capacités physiques en 6e effectués à la rentrée 2025, pour le test de course, plus de la moitié des élèves d’une classe ont dépassé le palier 5, tandis que deux élèves seulement étaient au palier 1.
Lucas reste toutefois prudent sur l’idée d’opposer systématiquement les modes de vie : les usages numériques sont également très présents chez les jeunes Mahorais, en tout cas pour ceux qui ont les moyens d’avoir un smartphone.
À Mayotte, l’EPS peut emmener les élèves très loin
Après plusieurs années sur l’île, Lucas ne semble pas avoir envie de repartir immédiatement. « Un jour, je chercherai peut-être à partir dans un autre DROM. Ou je reviendrai m’installer dans l’Hexagone, près de mes racines à Metz. Mais pour le moment, je suis bien ici. »
S’il devait donner un conseil à un prof d’EPS qui souhaiterait s’installer à Mayotte, Lucas lui dirait surtout de ne pas revoir ses ambitions pédagogiques à la baisse, même si le contexte mahorais est parfois difficile. Au contraire, la motivation et l’engagement des jeunes peuvent devenir de véritables leviers pour construire des apprentissages ambitieux. « Il faut garder de l’exigence pour les élèves. On peut vraiment les amener loin. Ils sont tellement motivés, ils peuvent nous surprendre. Oui, mon conseil, ce serait de ne pas hésiter à viser haut. »




